Aimer et Protéger les océans – Gestion durable des océans

Les nouveaux horizons de l’économie maritime

Interview entre André Thomas, Rédacteur en chef Le Marin et Robert Calcagno, directeur général de l'Institut océanographique, Fondation Albert I, Prince de Monaco à l'occasion des 9èmes assises de l'économie maritime et du littoral les 3 et 4 décembre 2013 à Montpellier et Sète.
Que savons-nous, qu’ignorons-nous des richesses des océans ? 

André Thomas Robert Calcagno, vous êtes le Directeur général de l’Institut océanographique, qui  recouvre à la fois le musée de Monaco et la Maison des océans à Paris. Cet organisme prestigieux a été créé par le Prince Albert 1er de Monaco que l’on considère comme le père de l’océanographie. 
Il faut rappeler que le commandant Cousteau, qui a tant fait pour la connaissance auprès du grand public du « monde du silence », a été le Directeur du musée de Monaco pendant plus de 30 ans, en plus de ses activités de marin et de cinéaste. Vous m’avez précisé que vous n’étiez pas un scientifique, ce qui ne vous empêche pas de bien connaitre le monde de la mer. Vous êtes auteur de plusieurs ouvrages, notamment sur les requins, sur la Méditerranée. 
 
Vous vous situez en quelque sorte comme une passerelle entre le monde de la science (je rappelle que vous avez signé un partenariat avec l’Ifremer) et le grand public. Albert 1er de Monaco a été un pionnier qui a navigué pour la connaissance exclusive des océans. Depuis cette époque, pensez-vous qu’on a progressé dans la connaissance des océans ? 
 
Robert Calcagno, Directeur général, Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco 
Oui, on a progressé énormément, mais à la question : connaissons-nous beaucoup, je me dois de dire que nous connaissons peu, voire très peu. Ce que nous avons à découvrir et à connaitre, si nous voulons être compétitifs est très important. 
 
André Thomas : On dit parfois qu’on connait moins bien les océans que la lune ! 
 
Robert Calcagno : C’est vrai et on dépense aussi beaucoup moins d’argent pour les connaitre. Le problème est peut-être là. Il est grand temps de consacrer beaucoup plus d’effort et d’argent à une recherche scientifique, liée à l’industrie, à l’économie, pour mieux connaitre la mer ! 
 
André Thomas : J’ai lu qu’on consacrait 4 fois moins d’argent à la recherche marine qu’a la recherche spatiale ! Qu’en pensez-vous ? 
 
Robert Calcagno : A un moment, c’est vrai, l’aventure spatiale à fait rêver tout le monde. Maintenant, une fois qu’on a été sur la lune et en essayant d’aller sur Mars, on ne trouvera pas forcément des choses extraordinaires. Peut-être demain, ce sera intéressant quand on pourra aller dans les exo planètes. 
Mais regardons notre planète terre et quelques chiffres : elle a été créée il y a environ 4,6 milliards d’années. La vie dans les océans est apparue assez vite, il y a 4 milliards d’années. Et pendant des milliards d’années, la vie reste dans les océans. Elle n’en sort qu’il y a 500 millions d’années. Et d’ailleurs, il y a 50 millions d’années, toute une branche, notamment les mammifères 
marins retournent dans l’eau qu’ils trouvent plus agréable que la terre. 
Cette vie, au cours des 4 derniers milliards d’années, elle a évolué, elle a inventé des choses ! 
 
Il existe notamment dans la mer 12 grandes branches d’espèces qui sont exclusivement marines. Notamment, la grande famille des échinodermes, oursins, étoiles de mer, concombres de mer, etc. Ces familles très spécifiques, on a besoin de les étudier, de les comprendre. La chaîne alimentaire sur terre est assez simple : c’est une pyramide avec assez peu de niveaux et c’est très stable.
 
Mais les réseaux trophiques marins sont beaucoup plus complexes ;un exemple : sur terre, vous seriez surpris qu’une antilope mange un bébé lion. C’est pourtant ce qui se passe dans la mer avec les dorades qui mangent la progéniture de leurs prédateurs ! 
Les réseaux trophiques sont donc complexes, dynamiques avec de multiples équilibres, des changements fréquents. Je crois que si nous avons fait d’énormes progrès ces dernières années, on peut remercier l’Ifremer et tous les chercheurs du CNRS, de l’IRD, etc. Ils apportent beaucoup et aident dans cette économie. 
 
André Thomas : D’après vous, quels sont les secteurs où nos connaissances sont les plus parcellaires ? 
 
Robert Calcagno : Je crois que dans cette matinée nous allons poursuivre des discussions sur les biotechnologies, les minéraux, le pétrole, les EMR. Ces domaines sont relativement nouveaux et il y a énormément à apprendre. 
Je pense que l’innovation est extrêmement importante ; elle pourra apporter des solutions pour le développement de l’économie mais aussi des solutions pour le développement durable de la mer. Les EMR, c’est pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre qui produisent notamment le 
réchauffement climatique ou l’acidification des océans. Ces secteurs en devenir vont nous faire découvrir des choses merveilleuses. 
 
Je crois, en revanche, que nous allons assez peu parler de la santé humaine. C’est très important pourtant. Depuis la création des prix Nobel, onze d’entre eux ont été décernés à des chercheurs qui ont étudié la mer. Le Docteur Richet, qui a travaillé avec Albert 1er, et qui en étudiant la physalie, sorte de 
fausse méduse, et les différentes réactions des marins à la piqure de cette cnidaire, a pensé à vacciner les personnes exposées. Mais il a dû arrêter ce vaccin qui déclenchait des catastrophes, avec des réactions allergéniques ou anaphylactiques. Ces travaux lui avaient permis d’avoir le prix Nobel en 1913 ! 

Mais sur les oursins aussi, c’est formidable. C’est un échinoderme qui n’existe pas sur terre. Un oursin pond des millions de gamètes, d’à peu près la même taille que les gamètes humains. De nombreux chercheurs ont donc étudié ces gamètes pour essayer de comprendre les phénomènes de reproduction de la cellule. Les conséquences de ces découvertes ont été très importantes pour la santé humaine, par exemple pour des soins pour la myopathie. Avec l’étoile de mer et la phagocytose ou avec de nombreuses autres recherches on a pu faire des découvertes très intéressantes à partir du milieu marin. S’il y a de jeunes chercheurs dans la salle, j’ai envie de leur dire : venez étudier la mer, il y a énormément de choses à découvrir ! 
 
André Thomas : Je crois que ces jeunes chercheurs ne manquent pas de travail. Récemment, l’Institut géographique de Roscoff a obtenu un budget important des Investissements d’avenir pour un programme qui consiste à identifier les centaines de milliers d’espèces animales et végétales du plancton, collectées par la goélette Tara durant sa campagne océanographique. Je n’ai plus en tête le nombre incroyable d’espèces inconnues en mer, c’est gigantesque.
Sans commune mesure avec le nombre sur terre ! 
 
Robert Calcagno : Là-dessus, la réalité est un peu plus complexe. On indique environ 2 millions d’espèces sur la terre. Il n’y en a que 250 000 dans les mers, donc beaucoup moins. Mais, en fait, on ne connait pas les océans. 
C’est vrai qu’en termes de nombre d’espèces, les océans ne sont pas très favorables à la création de petites espèces endémiques. Il est très vraisemblable qu’en nombre d’espèces, les océans sont moins riches que la terre. Par contre, en matière de diversité, de complexité, c’est formidable. 
On parlait des sources hydrothermales : comment imaginer une vie qui se développe sans oxygène, sans lumière ? C’est contraire à ce que nous avons appris : la lumière du soleil permet aux végétaux de synthétiser de l’énergie avec la photosynthèse ; ces végétaux sont broutés par les herbivores, qui sont mangés par les carnivores. C’est très simple. C'était une conviction du Prince Albert 1er, dès le début du XXème siècle, que la vie existe dans les trés grandes profonduers, souvent sans lumière et sans ovygème, donc des formes de vie "extra-terrestres"! Le recherche sera très intéressante à étudier et on commence à peine à étudier ces types d'animaux.
 
André Thomas : Les campagnes océanographiques en mer coûtent cher, et ça ne rapporte pas dans l’immédiat. Avez-vous le sentiment que la recherche européenne en océanographie est dans la course mondiale ? 
 
Robert Calcagno : Oui, nous restons encore à la pointe. Vous dites que ça coûte cher mais ça peut aussi rapporter ! Lors de l’atelier sur la ressource halieutique hier soir, on a évoqué l’exemple sur la légine australe, poisson de grande profondeur de l’océan austral, que les chaluts russes, notamment, ne se sont pas gênés de ramasser pendant longtemps ; les quotas s’effondrent et on voit une prise de conscience, une organisation de la pêche qui se coordonne. 

Cette pêche est dans un système favorable avec le territoire austral français, mais aussi dans le système de la convention CAMLR, la convention de protection de la faune et de la flore de l’océan austral. Tout cela amène un processus vertueux qui voit même un financement de la recherche mis en place : une recherche halieutique poussée, un contrôle des pêcheries notamment par MSC qui a permis le label MSC et un système durable. Lorsque la recherche arrive à travailler avec l’industrie, on sort des invectives médiatiques. Et ce débat est très ancien ; je vous cite une phrase d’un grand marin, défenseur des pêcheurs, qui laisserait penser que c’est un interlocuteur ONG qui s’exprime contre la pêche:« la destruction s’accentue progressivement dans les mers, la pêche moderne se poursuit avec des moyens de plus en plus puissants, si bien que dans quelques années, le gagne-pain dont vivent encore aujourd’hui des centaines de milliers de pêcheurs avec leurs familles, sur les côtes européennes, aura presque disparu ! ». En fait, c’est le Prince Albert 1er qui parle et cela date de 1921… Et ces propos étaient tenus pour aider à la défense des pêcheurs car une meilleure défense des fonds marins et des ressources halieutiques permettait une pêche beaucoup plus intéressante. 
 
Je pense qu’on met en place un cercle vertueux et qu’on sort des positions dogmatiques où tout le monde a à perdre : l’économie comme les défenseurs de l’environnement. On peut nous mettre, à l’Institut océanographique, dans la case des gens qui travaillent à la protection des océans et le développement durable. Mais avant tout, nous travaillons pour l’homme, pour dans une, deux ou quelques générations ! 
 
André Thomas : Quand on entend cette formule « la mer est l’avenir de la terre », cela peut faire un peu peur ; car si on veut faire en mer ce qu’on a déjà fait à terre… Industrialiser à l’excès, ce n’est pas forcément un bien ! Cette formule vous parait-elle porteuse d’espoir ou de crainte ? 
 
Robert Calcagno : C’est un espoir ! Je suis convaincu que l’humanité devra se tourner vers la mer. Au-delà des poissons (80 millions de tonnes), de l’aquaculture, dont on a peu parlé mais qui arrive déjà à 60 millions de tonnes, ce qui est important et sur lequel la France peut encore progresser, c’est qu’il y a d’autres domaines : les biotechnologies, l’énergie, les minerais… 
Les grands fonds marins inconnus renferment des ressources. On ne pourra pas s’en détourner et dire qu’il ne faut pas y toucher. Il faudra y aller. 
 
Mais aujourd’hui, il est vrai que les risques sont importants, parce que c’est compliqué ; une pollution dans le domaine marin se répartit plus vite que sur terre. Tous les déchets produits par l’homme arrivent en mer avec des conséquences étranges : par exemple, on étudie pourquoi les méduses sont en train de se développer au détriment des autres poissons ! Beaucoup de raisons l’expliquent, changement de température, disparition des alpha-prédateurs comme les requins mais peut-être aussi la présence des hormones progestatives qui rendent la reproduction sexuée en mer beaucoup plus difficile. Or, les méduses n’ont pas besoin de cela, avec une reproduction principalement asexuée. Elles se reproduisent donc tranquillement et il y a de vrais risques de gélification des océans. Je vous parle de cela, mais en fait, personne dans la salle ne sait réellement ce qui se passe. 
 
Donc, on est dans l’inconnu et le risque. Et puis, on a tendance à considérer la mer comme un espace de liberté. C’est bien, mais si tout le monde fait n’importe quoi dans la mer, ça n’ira pas. D’où la nécessité, pour que la mer soit l’avenir de l’homme, de mettre en place une vraie gouvernance des océans. 
 
André Thomas : Merci beaucoup ! J’ai bien noté, vous l’avez dit, qu’une pêcherie, ça peut se gérer et c’est compatible avec l’économie !
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