Aimer et Protéger les océans – Requins
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Attaques de requin à La Réunion : quelques pistes pour protéger surfeurs... et requins

Tribune de Robert Calcagno, directeur général de l'Institut océanographique, Fondation Albert I, Prince de Monaco, parue sur le site du Nouvel Observateur le 3 mars 2014
Triste anniversaire… Il y a trois ans que le surfeur français Eric Dargent s’est fait arracher une jambe par un requin bouledogue à la Réunion. Un accident qui s'est produit le 19 février 2011 et qui a marqué le début d’un terrible enchaînement de douze attaques, lesquelles ont frappé tour à tour surfeurs et  baigneurs, parfois à proximité immédiate du rivage.
 
D’espoirs en déceptions, où en sommes-nous aujourd’hui à la Réunion ?
 
Prolongation de l'arrêté préfectoral anti-surf et baignade
À première vue, rien  n’a changé sur le sol réunionnais. Même inquiétude en observant le large, même réticence à se mettre à l’eau. En trois ans, les requins ont vu se disputer de précieux alliés et défenseurs, mais aussi de farouches ennemis. Au final, aucun des deux camps n’est parvenu à trouver et à proposer une solution miracle, qui emporte l’approbation générale.
 
Facile, donc, de résumer à un constat d’échec la récente prolongation pour six mois de l’arrêté préfectoral restreignant la baignade et le surf. Un peu trop facile même, car s’arrêter aux mesures transitoires pour tirer des conclusions hâtives serait bien mal juger la capacité de l’île à réagir à ce risque nouveau.
 
Si cette mesure d’urgence, pratiquement dictée par le Conseil d’État suite au décès de la jeune Sarah en juillet dernier, ne fait que des perdants (les surfeurs, privés de leurs principaux spots ; les professionnels du tourisme, confrontés à une chute vertigineuse de leur chiffre d’affaires ; ou encore les requins, dont la traque s’intensifie), elle a le mérite de responsabiliser les usagers de la mer et de jeter les bases d’une reconnaissance du risque.
 
Retour à la préhistoire
En faisant face à un risque naturel généré par la présence d’animaux sauvages, et non par des phénomènes météorologiques ou par la nature des sols, la Réunion renoue avec une situation depuis longtemps oubliée. Nous voici de retour au paléolithique, temps où nos lointains ancêtres devaient lutter pour leur survie au sein du règne animal. Essayer de cacher ou de sous-estimer ce risque afin de ne pas nuire à des intérêts économiques supérieures n’amènera rien de bon.
 
Sans assumer pleinement et "politiquement" le retour d’un tel risque, autrement dit sans l’admettre et lui associer un cadre juridique, impossible d’avancer.
 
Aujourd’hui, cette difficile étape semble franchie, comme en atteste l’annonce d’un "observatoire du risque requin". Reste à approfondir notre connaissance du danger, pour l’apprécier, le spécifier et enfin espérer le maîtriser.
 
En la matière, la complexité et la longue durée des programmes de recherche, à commencer par CHARC [1], ont souvent été critiquées. Pourtant, reconnaissons aux scientifiques qu’ils partaient de zéro. Il y a trois ans, les requins – fussent-ils fascinants pour bon nombre d’entre nous – se résumaient presque à un mystère. Retirés des étals pour cause de ciguatera, et plutôt discrets en mer, ils n’intéressaient personne.
 
Désormais, le voile se lève progressivement sur les habitudes des deux espèces dangereuses. On sait par exemple que les requins tigres peuvent être des migrateurs au long cours, alors que les requins bouledogues sont mobiles le long des côtes et s’approchent ponctuellement du rivage, surtout durant l’hiver austral.
 
C’est encore insuffisant, bien sûr, pour expliquer leur présence aux abords des côtes réunionnaises et l’augmentation de leur "dangerosité", mais c’est en qualifiant ce risque de plus en plus finement que nous pourrons y répondre. Les études lancées ces trois dernières années construisent le socle de connaissances qui permettra ensuite d’éclairer les choix politiques.
 
Vigies-requins, effaroucheurs, des dispositifs à encourager 
Déjà, le temps de l’action et de la gestion active du risque s’amorce. Parmi les pistes explorées, les "vigies-requins", proposées et mises en œuvre dès 2011 par la Fédération française de surf.
 
Le principe : confronter les conditions météorologiques aux observations in situ pour mesurer le danger, puis protéger les surfeurs grâce à des surveillants terrestres, marins ou même apnéistes.
 
Porteur d’espoir, ce dispositif sera enrichi cette année d’effaroucheurs de requins. S’il est clair que cette méthode ne pourra s’appliquer qu’à une pratique du surf limitée et à des spots et des périodes définis, au moins devrait-elle permettre le redémarrage de ce sport dans une région qui y est attachée.
 
De toutes les solutions actuellement examinées, aucune n’est véritablement nouvelle. Il semble important de qualifier le risque dans le temps et l’espace, de restreindre les activités lorsque le niveau est trop élevé, ou encore d’adapter nos pratiques et d’instaurer des techniques de surveillance et d’alerte en temps réel lorsque le risque est acceptable. Mais toutes ces pistes envisagées ont un coût que la société peut ou non choisir d’accepter.
 
Sur un terrain aussi sensible émotionnellement, la tentation de l’éradication peut parfois s’avérer forte, ce n’est pourtant une solution ni réaliste, ni souhaitable.
 
La Réunion, future cas d’école ?
Après avoir investi les continents et éliminé la quasi totalité de nos prédateurs terrestres, nous voici prêts à nous emparer des océans. Mais qu’allons-nous faire des requins, ces animaux millénaires suffisamment insolents pour se croire chez eux en mer ?
 
Si les avalanches tuent chaque année deux fois plus en France que les requins à travers le monde, nous n’avons pas, pour autant, déserté la montagne.
 
Au fil des ans, une gestion du risque reconnue et efficace a permis de contenir le nombre d’accidents malgré le fort développement des sports d’hiver. Sommes-nous prêts aujourd’hui à appliquer ce principe à la mer et à reconnaître, informer et laisser le choix d’accepter le risque animal ? C’est en substance la question qui agite depuis trois ans les grands acteurs de la problématique requins.
 
Dernière arrivée sur la scène internationale du "risque requins", la Réunion semble sincèrement chercher la voie d’un nouvel équilibre, s’interrogeant sur la possibilité d’une cohabitation. À première vue donc, rien n’a changé sur le sol réunionnais, mais en profondeur, c’est une vraie révolution qui pourrait s’amorcer.
 
[1] * Financé par l’Europe, la Région Réunion et l’Etat, le programme scientifique "Connaissances de l’écologie et de l’HAbitat de deux espèces de Requins Côtiers sur la côte Ouest de la Réunion » (CHARC) a pour but d’établir un état initial des connaissances concernant le requin tigre et le requin bouledogue.

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Poursuivant son programme « Requins, au-delà du malentendu », l’Institut océanographique examinera en 2014 les conditions de la cohabitation entre homme et requins. Dans le cadre des « Mercredis de la Maison des Océans », une table-ronde exceptionnelle a rassemblé le 12 février Eric Dargent, victime d’une attaque de requin à la Réunion en 2011, Marc Soria, chercheur à l’IRD et coordinateur du programme CHARC, et Jean-Luc Arassus, Président de  la Fédération Française de Surf. L’exposition-sensation « Requins » est proposée tout au long de l’année au Musée océanographique de Monaco.
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